Évreux : une exposition retrace les années 80 du Gay Tea Dance au Palace (Paris)

C‘est une exposition qui retrace l’histoire des « Gay Tea Dance » du Palace des années 80 et 90 à Paris. Une discothèque qui a marqué symboliquement la sortie du placard de nombreux gay. Témoin de l’émancipation de l’homosexualité de l’époque, cette exposition se tient en Normandie près d’Évreux.

Le Gay Tea Dance, exposition à Evreux (le Palace)

Une soixantaine d’affiches et de flyers originaux, majoritairement issus de l’exceptionnelle collection de Philippe Roux, sont exposés sur les murs de la maison d’hôtes « Le Temps au Temps » à partir du 15 juin et jusqu’à la fin de l’année.

Marc Devirnoy, également contributeur-rédacteur dans l’équipe de Gayviking, avec son compagnon Philippe, ont conçu cette exposition exceptionnelle.

Si vous réservez un séjour au Temps au Temps, Marc Devirnoy vous fera partager cette exposition historique. En attendant, il nous retrace ici cette histoire du fameux Palace et ses soirées Gay Tea Dance.

Le lien avec l’histoire et la culture LGBT

Gayviking : Pourquoi avoir choisi cette exposition ?

Marc Devirnoy : Dans notre maison d’hôtes nous aimons bien changer de décor de temps en temps. Cela se traduit par un vidéo mapping dans le salon qui nous apporte des ambiances différentes, selon l’humeur, selon les hôtes que nous recevons ou les événements que nous célébrons. Par ailleurs nous avons des couloirs qui présentent suffisamment de mètres linéaires pour recevoir des expositions temporaires. Il nous a simplement fallu installer un système d’éclairage et d’accrochage pour que ces murs s’animent au gré des expos que nous organisons.

Le Temps au Temps, maison hôtes

Alors pourquoi cette exposition ? Les thèmes que nous choisissons ont toujours un lien avec l’histoire ou la culture LGBT.

Notre première exposition avait pour thème les chanteurs homos français des années 30 et nous avions réussi à réunir de belles photos en noir et blanc ou des couvertures de revues des chanteurs de charme d’avant guerre qui avaient une vie privée sans aucun rapport avec l’image publique qu’ils présentaient à leurs admirateurs ou plutôt admiratrices.

Des expositions représentatives

Derrière chaque photo, il y avait des anecdotes ou des histoires incroyables qui délivraient une facette cachée de ces artistes mais qui ne s’adressaient au  public homo que par des messages cryptés.

Notre seconde expo était consacrée aux illustrations et publicités américaines homo-érotiques des années 20 à 40  à travers de célèbres illustrateurs « grand public », comme J.C. Leyendecker qui mériteraient aujourd’hui de figurer au panthéon des artistes gay tant leurs œuvres n’avaient rien à envier à des artistes plus contemporains comme Tom of Finland ou Pierre et Gilles, par exemple.

50 ans de lutte, l'exposition LGBT du Temps au Temps
(exposition au Temps eau Temps en juin 2019 sur les 50 ans de Stonewall)

L’année dernière, nous avons célébré les 50 ans de la révolution gay de Stonewall avec 50 affiches représentatives du combat LGBT à travers les villes et pays du monde pour la dépénalisation de l’homosexualité, l’égalité des droits, la reconnaissance du couple de même sexe, etc… Cette expo a eu un grand écho dans les médias gay car, même si ces affiches avaient peu de valeur marchande, elles étaient représentatives de 50 ans de luttes et de combats pour faire évoluer les mœurs de la société occidentale.

Un thème jamais traité…

Cette année nous avons choisi un thème jamais traité, à notre connaissance, et dont on ne mesure qu’aujourd’hui la portée sociologique : Les Gay Tea Dance du Palace à Paris. Ces après-midi festives réunissaient de 1980 à 1996 chaque dimanche près de 2000 garçons au Palace, un ancien théâtre parisien transformé en gigantesque discothèque dont la réputation fut mondiale à l’image du célèbre Studio 54 à New-York.

Ce lieu mythique fut à l’origine du développement de la musique disco, puis de la house music et de la carrière de grands DJ’s internationaux qui ont essaimé la « french touch » à travers le monde… Aux platines des Gay Tea Dance du Palace ont débutés des artistes comme Martin Solveig, Laurent Garnier, Antoine Clamaran, David Guetta et bien d’autres dont la réputation mondiale n’est plus à faire.

Le Palace : un mixeur social

Mais la dimension sur laquelle je voudrai insister, c’est l’aspect sociologique. Il faut se remettre dans le contexte de cette époque pour bien comprendre.

A la fin des années 70 il existait des bars et de boites gay, réservés exclusivement aux homosexuels et majoritairement aux hommes.

Le Palace à Paris
Le Palace à Paris

Pourquoi ? Parce que tout geste d’affection envers une personne du même sexe dans les autres boites était interdit et provoquait agressions verbales et physique et exclusion de la boite ou de la discothèque.

De même les garçons trop efféminés et les filles trop masculines, donc les homos « visibles »,  étaient très mal perçus dans la majorité des endroits festifs et les couples de garçons ne passaient jamais l’entrée s’ils n’étaient pas accompagnés de jolies filles. Alors comme la drague est une composante importante d’une soirée festive, les homos préféraient se retrouver entre eux, dans des endroits sécurisés. Il en était de même pour d’autres minorités. Les noirs fréquentaient des clubs tenus par des noirs car l’entrée des autres clubs leur était souvent très difficile, voire interdite. Etc…

Le mélange homos/hétéros

A cette époque, dans les grandes villes, chacun faisait la fête de son côté.  De ce point de vue, le Palace a été un vrai mixeur social. Tout en attirant des publics spécifiques à des soirées ciblées, comme des soirées black ou les Gay Tea Dance du dimanche après-midi, le reste du temps, il brassait ses clients habituels en les faisant se côtoyer dans un même lieu : mélange d’origines, de classes sociales, de générations et mélange d’orientations sexuelles.

histoire boîte de nuit gay à Paris
(Auteur inconnu – Le Palace à Paris, soirée Gay Tea Dance)

Pour la première fois des gays habitués du lieu (car ils avaient fréquenté les soirées homos du mercredi ou les GTD du dimanche), osaient se risquer aux autres soirées du Palace et danser sans crainte et sans retenue avec des hétéros sans que cela ne pose de problème.

Le phénomène des flyers et la visibilité gay

Aujourd’hui, cela paraît être une évidence. A l’époque, c’était une révolution. Le Palace a été un outil majeur pour la visibilité gay.

Pour la première fois, des caméras de télévision sont rentrées dans des soirées gay du Palace. Pour la première fois des artistes, chanteurs, acteurs, écrivains, peintres, couturiers, journalistes se sont affichés au Palace et ont révélé leur homosexualité.

Et pour la première fois des flyers annonçant les Gay Tea Dance ont été distribués massivement alors qu’auparavant, les boites gay étaient confinées, sans aucune publicité, sans enseigne et évidemment sans aucun flyer ou affiche.

Une visibilité gay qui s’affirme

Donc l’histoire de ces premières affiches et flyers pour des soirées gay est quelque chose d’important qui a joué un rôle essentiel dans la visibilité gay. Après cela, les autres boites gay ont commencé à s’ouvrir, à communiquer à accepter davantage de brassage de clientèle et les boites « hétéros » ont fini par accepter d’avoir aussi des clients gay.

Le Palace Paris

Le phénomène s’est diffusé en priorité dans les grandes villes, puis peu à peu aussi dans le reste du territoire. Cette période du début des années 80 a aussi vu naître les premières gay prides à Paris puis en Province, ce qui fut une autre étape dans la visibilité gay. Mais n’oublions pas ce rôle important qu’ont joué les lieux festifs et en particulier le Palace.

Donc réunir une collection de 60 affiches et flyers des Gay Tea Dance du Palace, nous paraît être une démarche historique et une initiative justifiée.

Quel lien particulier as-tu avec ce thème ?

C’est simple, tout en habitant en province, j’ai commencé à fréquenter le Palace dès son ouverture en 1978, j’avais alors 22 ans. Et lorsque les Gay Tea Dance ont été inaugurés en 1980, c’était plus facile pour moi de m’y rendre car c’était le dimanche après-midi. A l ‘époque j’étais célibataire et j’y allais pour faire la fête mais aussi pour y faire des rencontres.

Fabrice Emaer, le fondateur du Palace

En 1982, j’ai rencontré Philippe et nous avons fréquenté ensemble le Palace jusqu’en 1983, date du décès de son fondateur, Fabrice Emaer. Après le Palace est passé en d’autres mains mais a continué ses Gay Tea Dance jusqu’en 1996 avec une autre génération de clubbers, mais aussi une ambiance différente assombrie par l’épidémie de Sida qui a congelé un peu les sorties festives durant quelques années. De notre côté, nous étions devenus adultes et il nous fallait bâtir notre avenir et donc laisser la fête au second plan.

D’autre part, Fabrice Emaer, avant d’ouvrir le Palace, tenait une petite boite gay rue Saint Anne à Paris. Et dès mes 18 ans en 1974, j’ai fréquenté cette boite qui s’appelait « le Sept ».

Un personnage fort cultivé et extravagant

J’ai donc connu ce personnage fort cultivé et un peu extravagant, sans avoir la prétention d’avoir été un ami et encore moins un proche, mais simplement un de ses clients un peu intrigué par un homo qui ne cachait jamais sa personnalité et son orientation, et qui en faisait même une force. Ce qui, à l’époque, n’était pas sans risque. Sa démesure extravertie était à l’antipode de ce que j’étais, c’est-à-dire, un garçon timide, réservé et très provincial.

Fabrice Emaer, directeur du Palace
(Fabrice Emaer – photo, copie écran télé INA 1978)

Cela m’a aidé à trouver un juste équilibre entre une vie conformiste et bien organisée et, de temps en temps, un peu de fantaisie et de piquant. Et avec le recul, ce personnage a eu certainement une influence sur cette construction. En tout cas, avec Philippe, nous avons pensé que 37 ans après son décès en juin 83, on pouvait bien lui faire ce petit clin d’œil.

Comment as-tu récolté toutes ces photos ?

Depuis 2000, avec Philippe, nous avons créé une association qui s’appelle « Mémoire Collective ». Comme son nom l’indique, elle est destinée essentiellement à récolter des témoignages oraux de la vie gay des décennies passées et de les partager, car dans ce domaine il n’existe pas de transmission familiale.

Comme je le disais précédemment, il y avait très peu de documents pour raconter cette histoire : peu de livres, encore moins de photos, de publicités, d’affiches. La seule source, mais qui se tarit irrémédiablement, reste la mémoire humaine.

Le devoir de mémoire…

Depuis mon adolescence, j’avais déjà rassemblé beaucoup de témoignages sur les lieux de rencontres homos du passé. Après avoir créé des sites LGBT régionaux, en 2010 nous avons mis en ligne le site « Hexagone Gay » qui est une base de données sur tous les lieux de rencontre homos du début des XXème siècle jusqu’aux années 80. Ce site a généré et génère encore beaucoup de témoignages et de temps en temps des envois de documents.

Un jour nous avons été contactés par les parents d’un garçon décédé prématurément au début des années 2000. Il avait été graphiste mais avait aussi beaucoup fréquenté tous les endroits gay de la capitale du début des années 90 jusqu’au début des années 2000. Ce garçon, qui s’appelait Philippe Roux, avait constitué une collection impressionnante de flyers (quelques dizaines de milliers), certains qu’il avait créés lui même et surtout tous ceux qu’on lui envoyait pour participer à toutes les soirées parisiennes de cette époque.

Cette encombrante collection qui occupait quelques dizaines de gros cartons, dormait dans la cave de ses parents depuis sa disparition. Ne voulant pas s’en débarrasser en les détruisant car ils avaient peu d’utilité, ils ont décidé de nous les céder pour que tout le temps passé par leur fils pour cette passion ait une suite et puisse servir de témoignage.

Flyers et affiches Gay Tea Dance Le Palace Paris
(flyer et affiche Exposition Le Temps au Temps)

90 % de ces flyers exposés proviennent de la collection de Philippe Roux, deuxième clin d’œil que nous adressons à une personne disparue. Le reste des affiches de cette expo provient de mes propres archives accumulées durant de nombreuses années.

Un patrimoine LGBT à préserver

N’aimerais-tu pas un jour présenter tes expositions dans une galerie par exemple ?

Avec notre association « Mémoire Collective » une de nos missions est de « partager ». Comme ce que nous avons accumulé a très peu de valeur commerciale, car il s’agit essentiellement de vieilles photos, de vieux magazines, des affiches, des articles de presse, des documents administratifs et cette collection de flyers… donc pas de quoi intéresser une galerie d’art dont la démarche reste essentiellement artistique et commerciale. Et nous ne souhaitons pas les vendre.

En revanche nous avons tout de suite pensé aux associations et dès la création de « Mémoire Collective » en 2000, nous avons participé à des expositions à Paris et en province dans des centres LGBT et dans des salons ciblés sur ce sujet. Certaines ont été de vraies réussites et attiré beaucoup de monde, mais nous avons décidé de ne plus poursuivre cette expérience, préférant numériser ces documents et les partager sur le net.

En effet, les documents papier sont fragiles et plus ils sont anciens, plus ils sont fragiles… beaucoup ont été détériorés lors de ces expositions et les organisateurs n’ont pas toujours été très méticuleux et respectueux de ce patrimoine que nous leur avions confié le temps d’une expo.

Une exposition pour les hôtes

D’autres thèmes sont-il en préparation ?

Nous essayons de faire une expo par an. C’est pas mal de préparation en amont et évidemment un public restreint car nos expos sont réservées exclusivement à nos hôtes et ne sont pas ouvertes au public.

Exposition Le Palace
(Marc et Philippe – Maison d’hôtes Le Temps au Temps)

A vrai dire ce ne sont pas les thèmes et les sujets qui manquent… avant de décider cette expo sur « Les Gay Tea Dance » nous avions envisagé un autre thème sur les photos personnelles de couples homos de la première moitié du XXème siècle.

Puis c’est un peu grâce à Gayviking qui a donné la place à quelques articles sur la culture gay en musique que nous nous sommes dit qu’il était peut-être temps de nous souvenir de cette période insouciante du Palace dans les années 80-90. Pour l’année prochaine, on a encore le temps de murir un autre projet. Nous verrons bien.

Une libre appropriation du passé

Comment réagissent les clients du Temps au Temps à tes expositions ?

Alors soyons clairs. Même si le Temps au Temps est une maison d’hôtes 100 % gay, nos hôtes ne sont pas tous pour autant des militants de la cause homosexuelle ni des passionnés d’histoire LGBT.

Ce qu’ils recherchent avant tout dans une maison d’hôtes, c’est du repos, du dépaysement, de la convivialité et un accueil sympathique. Très peu viennent parce qu’il y a une exposition à y découvrir, d’abord parce que nous communiquons très peu sur cela. Ensuite nous ne leur en parlons pas lorsqu’ils arrivent, préférant leur laisser la liberté de découvrir par eux même l’expo ou non.

Certains passent devant l’exposition sans même s’en apercevoir, car pour eux il s’agit probablement d’un élément de décoration. Certains sont un peu plus intrigués, regardent, nous interrogent mais ne présentent qu’un intérêt relatif… et nous respectons cela.

exposition GTD à Evreux

D’autres sont très interpelés par le sujet exposé, et parcourent l’exposition avec beaucoup d’intérêt et c’est souvent l’amorce de discussions intéressantes.

Voilà, cette exposition, c’est un petit « plus » que nous offrons à nos hôtes. Ils le prennent ou ils ne le prennent pas, c’est leur liberté. Et pour ceux que cela intéresse, notre exposition permet d’aller plus loin.

Susciter la curiosité

En effet, nous avons rajouté aussi des petites fiches explicatives chronologiques qui résument l’histoire du Palace et de ses Gay Tea Dance, qui rendent hommage aux équipes et aux DJ’s qui les ont animés. Et pour ceux qui en veulent encore davantage, nous avons rajouté des QR-Codes qui permettent, tout en visitant l’expo, d’écouter sur son smartphone des sets des anciens DJ du Palace et de mieux se plonger dans l’ambiance du lieu et de l’époque.

Chaque fois que nous avons suscité un peu de curiosité, que nous avons partagé un échange sur le thème exposé, c’est pour nous beaucoup de satisfaction. La curiosité est une qualité qui n’est pas partagée par tout le monde. Mais elle permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons en se nourrissant de l’expérience, de la connaissance et de la passion des autres.

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