Homophobie et menaces de mort à l’usine Renault de Cléon

Julien* repense encore à ces trois nuits d’octobre et novembre 2019. Des évènements passés sous silence qui refont surface aujourd’hui, sans jamais s’en défaire. Julien travaille à l’usine Renault de Cléon en Seine-Maritime, à 25 minutes de Rouen. L’usine de Cléon assure la production de moteurs électriques et thermiques, ainsi que des boîtes de vitesses pour la gamme Renault. Il y a presque 3500 salariés sur 40 hectares de bâtiments. Julien travaille la nuit dans un des bâtiments de l’usine. Il n’a pas encore trente ans, célibataire, son travail le passionne. Jusqu’au jour où…

*le prénom a été changé. 

L'usine Renault à Cléon
(Usine Renault à Cléon. Copie écran, film promotionnel du groupe Renault)

Les faits

Le 7 octobre 2019, Julien arrive dans son atelier pour prendre son poste. À cet instant, averti par une collègue, il découvre son casier avec une croix gammée et l’inscription « PD » au marqueur.

Choqué, il préviendra les ressources humaines de Renault. Un de ses responsables indique à Julien qu’une enquête sera menée. Pourtant Julien se dit discret sur sa vie privée. Comme pour s’excuser, il raconte : « Je ne dis pas à tout le monde que je suis homosexuel, je reste discret sur ça. J’ai pu le dire à des collègues de travail mais il s’agit de personnes que je considère comme des amis ».

Je n’arrivais plus à dormir

Le temps passe. Le soir du 11 novembre 2019, sur son autre casier, il découvre de nouveaux tags homophobes et nazis. Mais cette fois, la violence monte d’un cran avec ces mots : « crève sale PD ». Il prévient son chef d’unité et ce dernier envoie un mail à la RH. Mais en pleine nuit, il n’y a personne… Julien reprend alors son travail.

Face à ces menaces de mort, Julien nous raconte : « j’ai eu du mal à reprendre mon poste. Au petit matin, je suis rentré chez moi. Ça me trottait dans la tête. Je n’arrivais plus à dormir ». Le lendemain, Julien décide de porter plainte à la gendarmerie. « Je ne voulais vraiment pas faire de vague mais je ne peux pas accepter ça » dira-t-il à l’agent de police judiciaire.

homophobie et menaces de mort
(Photos des deux casiers de Julien à Renault cléon)

La situation ne se calme pas. Quinze jours plus tard, le 27 novembre, Julien retrouve son casier vandalisé. Son cadenas est coupé et ses affaires volées. Il n’a plus ses vêtements de sécurité pour reprendre son poste. Entre temps, les inscriptions sur son casier ne sont pas totalement effacées.

Face à la situation, Julien se sent en danger. Il décide finalement d’exercer son droit de retrait car il ne peut plus supporter cet acharnement.

Négligences de la part de Renault ?

Interrogé par Gayviking, la direction de Renault au siège du groupe est tout aussi choquée par cette affaire. « Ce type d’agissement n’est pas admis dans l’entreprise et fait l’objet de sanctions sévères pouvant aller jusqu’au licenciement » nous précise Céline Furet, attachée de presse du constructeur.

Néanmoins, Julien est déçu de l’attitude des cadres de Renault au sein de l’usine : « Je pense qu’il y a eu des négligences de la part de Renault dans cette histoire ».

copie PV homophobie
(extrait du PV d’audition de Julien)

Seul face à cette situation, Julien décide de se faire aider par un avocat, Maître Ludovic Blanc, pour le conseiller sur la conduite à tenir. « Je n’ai pas pris l’attache des syndicats car je ne voulais pas placarder mon nom partout » nous explique Julien.

Incompréhension entre les parties

Les échanges de courriers entre l’avocat et la DRH de Renault Cléon sont assez vifs. L’avocat met en cause l’inaction du groupe Renault dès le premier incident. « Mon client n’a eu aucune nouvelle de sa direction, ni aucun contact avec les services RH (…) Il a fallu attendre 46 jours après le premier incident ». L’avocat exprime « sa plus vive inquiétude sur l’intégrité physique et morale » de Julien.

Interrogé par nos soins, le groupe Renault nous indique avoir pris plusieurs mesures. « Dès que la direction a pris connaissance de ces évènements, une cellule spécifique a été mise en place » précise l’attachée de presse. Renault affirme avoir déposé plainte auprès des autorités et signalé les faits auprès du Procureur de la République.

Par ailleurs, Renault affirme avoir mis en place « une enquête interne » ainsi qu’un « soutien individualisé et personnalisé ». Mais ces éléments sont fortement remis en cause par l’avocat et Julien.

Enfin, une « campagne de sensibilisation (avec) des règles éthiques de respect et tolérance » sont rappelés par le constructeur au sein de l’usine de Cléon. Sur ce dernier point, un tract interne dénommé « Média » est diffusé aux salariés rappelant au respect de la charte éthique et des règles de tolérance ainsi que des conséquences pénales pour de tels agissements.

L’absence de contact humain avec la DRH

Mais ces réponses ne semblent pas satisfaire ni l’avocat, ni Julien. L’avocat regrette l’absence « d’échange réel et constructif avec la hiérarchie » face à cette situation anxiogène.

angoisse homophobie
(photo d’illustration. Marcos Calvo GettyImages Canva)

« Dans trois unités, Renault a fait une réunion pour sensibiliser les salariés sur les actes antisémites mais rien sur l’homophobie. Je suis déçu » témoigne Julien.

Il ajoute que « la DRH de Cléon a mis beaucoup de temps à réagir. Je n’ai pas eu de contact jusqu’à mon droit de retrait ». De son côté, la directrice des ressources humaines de l’époque conteste l’analyse de l’avocat. La directrice du personnel de Cléon écrit avoir « cherchée à recontacter » Julien après ses différents appels.

« Abandonné par la hiérarchie de Renault »

Mais Julien conteste cette version en nous relisant les SMS reçus par la DRH de l’époque. « Elle est de mauvaise foi. Elle disait qu’elle n’avait pas réussi à me joindre, mais c’est faux, elle n’avait pas trouvé le temps. D’ailleurs, elle l’écrit ! » insiste-t-il.

Julien se sent abandonné par la hiérarchie de Renault : « Pendant ce temps, personne ne bouge. J’ai l’impression qu’ils n’ont pas été préparés à ce genre de situation ». Et il dénonce « l’absence de formation sur ces questions chez Renault » et de finir par dire : « j’aurai aimé des excuses pour m’avoir laissé de côté. »

Cette position contraste avec celle de Céline Furet, la porte-parole du constructeur. Elle déclare que « de nombreuses campagnes de communication et de sensibilisation à la tolérance ont été et sont toujours organisées partout dans le groupe, comme à Renault Cléon ». Néanmoins, elle ne souhaite pas évoquer le cas personnel de Julien.

montage de moteurs
(photo d’illustration : Geremne GettyImages Canva)

Plus localement, elle ajoute que « Renault Cléon bénéficie d’ailleurs depuis 2014 d’un réseau interne de diversité nommé 1001 différences@Cléon qui communique régulièrement sur différents thèmes de diversité et d’inclusion notamment LGBT+ ». Mais l’avocat tempère cette affirmation en indiquant « mon client n’a jamais eu accès au système d’alerte professionnelle ».

La chaîne hiérarchique n’a pas fonctionné

Le ressenti de Julien est bien différent. « Seul le chef de l’unité a pris de mes nouvelles et une personne proche du directeur » indique le jeune homme.

« J’ai l’impression d’être oublié à chaque fois. C’est comme le remplacement de mon polo Renault pour travailler, celui qui m’a été volé. Ils ont mis plusieurs mois pour le remplacer. On m’a dit qu’ils m’avaient oublié. Il y a un manque de considération. J’ai parfois l’impression de passer de victime à accusé quand je fais une réclamation sur les conséquences de cette affaire ».

En parallèle, lors de la visite médicale de Julien, le médecin du travail sonne l’alerte. Il déclare la nécessité de « prévenir toute la ligne hiérarchique » de l’entreprise précisant qu’il serait « plus que temps d’agir » selon les propos rapportés à l’avocat.

Absence de coupable

Jusqu’à aujourd’hui, la police et la direction de Renault Cléon n’ont toujours pas appréhendé le ou les coupables. « Les surveillances accrues des bâtiments par le service de sécurité n’ont pas permis d’identifier le ou les auteurs de ces actes », confirme Renault.

Mais Julien ne se fait plus d’illusion. « Je n’ai eu aucun retour de la police. D’ailleurs, j’ai été assez mal reçu à la gendarmerie. La gendarme m’a bien dit « de toute façon, votre plainte sera classée sans suite » avance Julien dépité.

Des pensées négatives traversent parfois l’esprit de Julien. Comme un cri d’alarme, il nous déclare : « Par moment, j’ai peur d’être pris au piège avec une personne et me retrouver avec un couteau sous la gorge ».

Pourquoi en parler aujourd’hui ?

Julien reconnaît avoir un peu tardé à en parler publiquement. Il pensait que tout pouvait se tasser et que Renault mettrait en place des actions plus significatives. Mais « finalement, au fil des mois cela joue sur mon moral. J’ai été blessé par certains cadres. Cette histoire me revient en tête. J’y repense parfois » nous confie Julien.

gay drapeau ensemble
(photo d’illustration : Syda Productions)

Pour l’avenir, Julien témoigne pour éviter que cette indifférence ne se reproduise avec d’autres salariés. « Le message que je tente de passer est clair. A l’avenir personne ne devrait être confronté à ce genre de chose mais surtout la ou les victimes doivent se protéger au maximum ». Et d’ajouter « Je veux que la direction de Renault comprenne qu’il ne faut pas laisser les personnes toutes seules face à ces situations. »

Une prise de conscience chez Renault

Ironie de notre enquête, le 14 octobre dernier, l’association l’Autre Cercle (en charge de la défense des personnes LGBT+ dans le monde professionnel), a élu deux cadres du groupe Renault dans ses actions de diversités. En 2020, le Groupe Renault signe la Charte d’Engagement LGBT+ de L’Autre Cercle en France.

Le groupe Renault se dit « pleinement impliqué dans les sujets de diversité et d’inclusion. Et l’usine de Cléon est particulièrement investie dans la promotion de ces sujets et dans la lutte contre toutes les discriminations depuis plusieurs années. »

Néanmoins, les faits démontrent que les orientations du « management inclusif » ont leur limite. Les instructions du siège de Boulogne-Billancourt vers les régions, comme ici en Normandie à l’usine de Cléon, mettent du temps à être mises en oeuvre.

Un référent LGBT+ à l’usine

Les avancées du Groupe Renault restent timides. Mais nous avons appris récemment qu’un groupe LGBT se constituait au sein de l’usine Renault Cléon. Il s’agit de mettre en place un référent LGBT+ pour les salariés. Son but : aider les collaborateurs en difficultés et mettre en avant les actions du groupe sur la diversité LGBT. Toutes les usines du groupe pourraient être concernées.

Mais cette initiative ne pourra être efficace sans un renforcement des formations  des cadres et salariés. Céline Furet, attachée de presse de Renault, le confirme. Elle nous indique une série de formations. « Une formation éthique en e-learning obligatoire contient un module sur la discrimination ». En parallèle, « une formation « management inclusif » est prête et sera déployée prochainement au sein de l’usine de Cléon. »

L’avenir de Julien

Au sein de l’usine Renault à Cléon, Julien a changé de bâtiment à la suite de cette affaire. Il continue son travail, un travail qu’il aime. Mais l’homophobie et les menaces de mort restent une inquiétude majeure. « J’ai un peu peur de retrouver des personnes qui pourraient revenir sur mon site de travail, celles de mon ancien bâtiment et coupables de ce qui s’est produit fin 2019 » nous dit-il.

« Aujourd’hui, j’essaye de me reconstruire. Je me sens un peu plus blindé qu’avant. Mais on se sent parfois seul et j’y repense encore de temps en temps ».

Comme un signe d’espoir pour lui et les autres salariés LGBT, il est volontaire au sein du groupe Renault pour être référent LGBT à Cléon. « J’ai envoyé ma candidature » nous dit-il avec le sourire.

À lire également : Urgence homophobie, que faire ?

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