Le Refuge dans la tourmente. Montpellier suspend sa subvention après une enquête de Médiapart

La célèbre association LGBT Le Refuge traverse une sérieuse zone de turbulences. Une récente enquête de Médiapart pointent de graves dysfonctionnements au sein de la structure. Suite à ces révélations, la Métropole de Montpellier suspend sa subvention. Aujourd’hui, mis en cause, le Président et le directeur général se mettent en retrait de la fondation. Un audit interne est en cours.

(mise à jour le 22 décembre 2020)

Médiapart et Le Refuge

L’enquête

Née à Montpellier en 2003 mais avec de nombreuses antennes régionales en France, l’association Le Refuge vient en aide aux jeunes LGBT mis à la porte de chez eux. Aujourd’hui, la direction du Refuge est mise en cause.

Dans une longue enquête de plusieurs mois, les journalistes de Médiapart relèvent d’inquiétants dysfonctionnements : « management par la terreur, défaillance dans la prise en charge des jeunes, harcèlement moral des salariés et des bénévoles, travail dissimulé ».

Une centaine de personnes auraient quitté Le Refuge ces douze derniers mois. À cet égard, en novembre dernier, le tribunal judiciaire d’Avignon condamnera l’association pour ne pas avoir respecté les droits des bénévoles.

Pendant un an, les journalistes interrogent une cinquantaine de témoins. Des bénévoles et salariés se disent « broyés, usés, humiliés ».

Pourtant Nicolas Noguier dément tout dysfonctionnement majeur et affirme, malgré les chiffres de Médiapart, qu’une « quinzaine de démissions seulement sont à déplorer cette année ».

Nicolas Noguier
(Nicolas Noguier. Photo : capture youtube Le Refuge novembre 2020)

Dans le journal Le Midi Libre, le président du Refuge déclare qu’il est « facile de récolter le témoignage d’ex-bénévoles aigris, ex-salariés en conflits, ex-jeunes en conflit. Il n’y a eu aucune interview des 500 collaborateurs actuels. »

De son côté, Frédéric Gal, le Directeur Général refuse de répondre aux questions des journalistes et accuse Mediapart d’un travail « moralement indécent ».

Une direction mise en cause

L’enquête met clairement en cause la direction du Refuge. Une direction composée d’un binôme : le Président, Nicolas Noguier, et son compagnon, directeur général, Frédéric Gal.

Médiapart écrit : « Des dizaines d’autres bénévoles et salariés dénoncent des « conditions de travail très difficiles », un fonctionnement  « monarchique » et un « management par la terreur ». « Vous avez déjà enquêté sur une secte ? Le Refuge fonctionne de la même manière. Il faut aduler Nicolas pour avoir des compliments en retour. Mais la minute suivante, on peut avoir des humiliations, pressions et insultes », résume une ancienne salariée partie après plusieurs arrêts maladie. « Ils nous pompent jusqu’à la moelle, abonde Catherine, une ancienne travailleuse sociale qui a quitté l’association lorsqu’elle a commencé à avoir des signes de « pré-burn out ».

Par un communiqué du 16 décembre, Le Refuge conteste cette présentation : « La grande majorité de ces sujets datent de plusieurs années et sont totalement sortis de leur contexte et dépourvus de nombreux éléments factuels, au delà de témoignages d’anciens bénévoles et salariés ayant quitté la Fondation pour des raisons diverses. »

Jeune LGBT
(photo d’illustration : Andrew Neel d’Unsplash)

Enfin, concernant ses salariés et bénévoles, le Refuge indique qu’ « un renforcement par un soutien psychologique sera dorénavant apporté aux plus fragiles (notamment ceux subissant un aléa de la vie ou ayant perdu un proche) ».

Prise en charge problématique des jeunes

L’enquête de Médiapart met également en cause l’accompagnement des jeunes. Le suivi social semble faire défaut selon les témoignages des bénévoles et des salariés. Les journalistes évoquent des situations dangereuses.

Un exemple édifiant resurgit en 2017 avec l’agression sexuelle d’une jeune hébergée par le Refuge dans un appartement du refuge à Paris.

Une travailleuse sociale raconte : « rien n’était prévu pour gérer une situation d’agression sexuelle : pas de formation, pas de protocole, ni de personne dédiée à solliciter »« Les jeunes n’étaient pas suffisamment protégés », abonde-t-elle. « Aujourd’hui, comme je travaille dans une vraie structure de protection de l’enfance, je sais le mal qu’on a pu parfois faire aux jeunes à cause de la gouvernance et du manque de formation. On a pu empirer la situation de jeunes déjà en souffrance. On travaillait tellement sous tension et avec la peur permanente de recevoir des reproches de Nicolas ou Frédéric, qu’on pouvait délaisser leur prise en charge » déclare-t-elle à Médiapart.

Le lendemain de l’enquête Le Refuge se défend sur cette interprétation : « Le travail social et l’accompagnement de jeunes est très complexe. Le Refuge travaille par ailleurs quotidiennement avec tous les acteurs du social qui sont des partenaires essentiels ».

Sentiments de malaise

Plus inquiétant est le récit de Médiapart sur le comportement de Frédéric Gal et de Nicolas Noguier. Les témoignages de bénévoles décrivent un sentiment de malaise.

(photo d’illustration AtlasStudio GettyImages Canva)

L’ensemble des ex-délégués sollicités par Médiapart racontent que des jeunes recevaient parfois des « câlins » ou des « étreintes » non souhaitées de la part de Nicolas Noguier. « Il les prend naturellement dans ses bras, les enlace ». « Mais il y en a qui ne sont pas du tout désireux de ça et Nicolas ne leur laisse pas le choix. » témoigne l’un d’entre eux.

Un ancien délégué régional se souvient d’une visite de Nicolas Noguier : « Il avait une proximité gênante avec eux. Ça n’était pas sexuel, mais il était trop tactile, il tripotait partout, c’était malsain ».

Nicolas Noguier conteste cette interprétation. Il justifie son comportement par le fait que « Les jeunes sont en carence affective assez importante et le fait d’avoir ces marques d’affection, c’est rassurant pour eux, ça leur permet de prendre confiance ».

Les finances

Médiapart met en cause la stratégie financière du Refuge. Alors que Le Refuge fait souvent appel à la générosité publique, les comptes 2019 de l’association publiés au Journal Officiel mettent en évidence des excédents récurrents. Une santé financière à faire envier toutes les autres associations LGBT de France.

En 2019, l’association présente un excédent de 800 000 euros et une trésorerie de près de 2 millions d’euros. En parallèle, Médiapart soulève également le problème des loyers demandés aux jeunes. Le plus souvent, l’association demande une participation minimum de 30 euros auprès de jeunes sans ressources.

accueil jeunes LGBT
(photo de Sam Shoora d’Unsplash)

« Leur bilan traduit leur stratégie financière. Ils privilégient une structure non professionnelle qui repose sur des bénévoles alors qu’avec deux millions d’euros, ils pourraient financer des formations et embaucher davantage pour améliorer le suivi des jeunes », explique un ancien délégué qui leur reproche leur communication : « Ils font croire qu’ils n’ont pas d’argent pour obtenir davantage de dons, mais au bout d’un moment, il serait temps de le redistribuer. D’autant que certaines dépenses interrogent vraiment. ». En effet, l’enquête révèle des « dépenses de communications et de déplacement abusives ».

Enfin, Médiapart indique que seulement 47% des dons servent à remplir la mission sociale du Refuge.

De son côté, la direction du Refuge considère « La gestion du budget de la Fondation comme saine et professionnelle ». Elle ajoute : « S’il est vrai que Le Refuge fonctionnait encore comme une petite association il y a quelques années, la structure a énormément grandi ces 2 dernières années pour se développer et se professionnaliser ».

Dans une interview du quotidien Midi-Libre, Nicolas Noguier justifie ces montants importants pour « acquérir des biens immobiliers pour les jeunes. »

Réactions du Refuge

À la suite de cette enquête, Le Refuge publie un premier communiqué le lendemain de l’enquête et réfute les défaillances.

« Il semble évident que les différents faits et témoignages relatés par Mediapart sont entièrement à charge contre la Fondation Le Refuge » indique le communiqué.

visage homme en sang LGBT
(photo : de Adrian Swancar d’Unsplash)

La fondation ajoute : « Ces allégations n’ont qu’un seul objectif : nuire au travail et à la réputation du Refuge qui aide des milliers de jeunes LGBT+ à se reconstruire depuis presque 18 ans. »

Et termine : « La Fondation Le Refuge a toujours pris en compte les témoignages des anciens jeunes, bénévoles et salariés afin d’améliorer son fonctionnement, c’est ce qu’elle va continuer de faire. »

Enquête Médiapart : conséquences

Mais l’information se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux. Les politiques commencent à s’inquiéter.

Lors de la réunion du Conseil de la Métropole de Montpellier ce jeudi, le Président, Michaël Delafosse, demande de surseoir au versement de la subvention à la fondation Le Refuge. « Il ne nous appartient pas de nous transformer en juge mais les informations données nous oblige à demander une clarification de la gouvernance » indique l’élu. La subvention mise en attente représente un montant de 16 645 euros.

Nicolas Noguier regrette la méthode employée par la collectivité. « Je peux comprendre sa frilosité sur le fond. C’est du devoir du Maire de contrôler les actions des structures qui touchent des subventions » indique-t-il au journal Midi-Libre. Mais il n’apprécie pas la forme. « … annonce en séance… sans un seul coup de fil au préalable. C’est violent. J’ai envoyé un courrier postal aux quarante maires des villes où Le Refuge est implanté. M. Delafosse est le seul à ne pas avoir apporté de réponse. »

Audit et mise en retrait de l’équipe de direction

(mise à jour les 21 et 22 décembre 2020)

La situation frôle l’emballement médiatique. De très nombreuses personnalités médiatiques soutiennent Le Refuge comme Murielle Robin, marraine de la fondation. L’impact de l’enquête de Médiapart ne doit pas être négligé par l’équipe dirigeante.

gay drapeau ensemble
(photo d’illustration : Syda Productions)

Depuis la publication de l’article de Médiapart, les réseaux sociaux s’enflamment dans un match pour ou contre l’équipe dirigeante du Refuge.

Aussi, dans un nouveau communiqué ce lundi 21 décembre, le Conseil d’administration de la fondation Le Refuge prend conscience de la gravité de la situation : « L’importance de notre mission rend d’autant plus nécessaire une exemplarité sans faille. »

Le Refuge s’interroge…

Ainsi, la fondation annonce un audit interne. « En tout état de cause, parce que nous le devons à celles et ceux qui ont placé leur confiance en nous, le conseil d’administration a demandé à ce qu’un audit soit réalisé en janvier par un cabinet extérieur. Celui-ci portera sur trois volets : la gouvernance, les finances, les relations avec les bénévoles et les jeunes accueilli.e.s. » indique le Conseil d’Administration. Et il ajoute : « Les conclusions de cet audit seront rendues publiques. »

Néanmoins, Le Refuge reconnaît des failles dans son accompagnement et notamment un défaut de formation.

« (…) la mobilisation permanente des équipes n’a pas laissé assez de temps pour professionnaliser notre structure comme il l’aurait fallu. Peut-être ne sommes-nous pas encore assez formé.e.s sur les questions relatives à la transphobie. » précise le communiqué.

Enfin, concernant l’équipe de direction, Nicolas Noguier, Président et Frédéric Gal, Directeur Général, décident de se mettre en retrait de la Fondation.

« Dans l’attente, et afin que l’audit puisse être mené dans la plus grande sérénité possible, le président et le directeur général ont proposé au Conseil d’administration de se mettre en retrait. Leurs fonctions seront assurées collégialement par le Conseil d’administration pendant ce temps. » indique La Refuge.

Jeune triste
(photo : Grandriver, GettyImages Canva)

Selon les informations du magazine TÊTU : « la Dilcrah a également demandé des comptes à la Fondation Le Refuge dans un courrier envoyé lundi 22 décembre, quelques heures avant que cette dernière rende publique son communiqué de presse. » (Dilcrah : Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT.).

La lutte contre l’homophobie ne sortira pas grandie de cette histoire.

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